Discours de Nicolas Schmit à l'occasion de l’Assemblée générale de la Confédération espagnole d’entreprises de l’économie sociale

"La promotion d’un véritable entreprenariat social axé sur les nouvelles technologies me paraît fondamentale"

Madame la Vice-Présidente, Monsieur le Président,

Excellences

Mesdames, Messieurs

C’est pour moi un très grand honneur d’être aujourd’hui l’invité de la Confédération espagnole d’entreprise de l’économie sociale.

Je suis très touché de pouvoir participer à cette cérémonie de clôture de votre Assemblée générale. C’est en effet impressionnant d’avoir l’occasion de m’adresser à travers la Confédération à plus de 44000 entreprises employant plus de 2.350.000 personnes dont les activités représentant un chiffre d’affaires de plus de 150 moi d’Euros, soit 10% du PIB de l’Espagne.

Ces chiffres nous révèlent une réalité:

L’économie sociale n’est pas seulement très présente en Espagne, elle y est puissante, elle est dynamique, elle est un pilier économique dans ce pays. Son histoire est ancienne, remontant aux premières coopératives au milieu du 19e siècle.

Elle a fait preuve jusqu’à nos jours d’une exemplaire capacité d’adaptation et c’est tout particulièrement le cas en cette période de grandes difficultés économiques. Ceci a été facilité par un cadre légal souple ainsi que par une pleine reconnaissance de la part des autorités publiques.

Monsieur le Président,

Vous avez choisi pour cette cérémonie un titre qui reflète particulièrement votre engagement ainsi que les réalisations de l’économie sociale en Espagne.

"Voici venu le temps de l’Économie sociale", c’est une profession de foi que tous ceux qui croient fermement au rôle futur de l’ES partagent.

C’est aussi un engagement pour l’avenir et donc un message d’espoir auquel nous adhérons pleinement –parce que notre époque  a besoin d’une nouvelle espérance, parce que notre jeunesse demande de nouvelles perspectives,  parce que l’Europe et ses citoyens attendent un vrai projet porteur, proche d’eux, à la fois très concret et transportant en même temps une petite part  d’utopie qui a été à la base même du projet européen. Les valeurs de l’ES sont intimement liées à celle de l’Europe, à son modèle économique et social.

Dans sa Charte des principes de l’économie sociale adoptée en 2002 la Conférence européenne permanente des coopératives, mutualités, associations et fondations avaient entre autres mis en exergue "la primauté de la personne et de l’objet social sur la capital" de même que la "solidarité et la responsabilité"

Ces valeurs étaient à l’origine aussi celle de l’Europe et de ses pères fondateurs: l’économie au service de la paix, l’économie au service de l’humain: une politique axée sur la solidarité et la responsabilité.

J’ai demandé il y a quelques jours à Paris, lors d’une autre grande conférence consacrée  à la promotion de l’ES que celle-ci devienne une des grandes priorités de la politique européenne, une sorte de nouvelle frontière qui s’appellerait emploi, prospérité, solidarité, justice.

Cet appel n’est ni nouveau ni tellement original. N-a-t-il pas déjà été lancé par le Parlement européen à plusieurs reprises  il y a  une bonne dizaine d’années quand il a interpellé la Commission "de placer l’économie sociale parmi ses priorités."

Nous l'avons fait à Rome, il y a quelques mois, nous le réitérons aujourd’hui à Madrid avec l’appui de ces 2.350.000 salariés de l’ES en Espagne auxquels se rallient sans aucun doute les quelques 12,5 millions d’européens, qui, partout en Europe, représentent avec leurs coopératives, mutuelles, associations, entreprises sociales et une force économique et sociale considérable.

Vous avez raison de dire "Voici venu le temps de l’économie sociale". Il est temps de relancer ce qui a été entrepris dans le passé. C’était précisément Jacques Delors qui avait donné à l’ES sa place dans le processus  d’intégration en publiant en 1989 une communication sur "les entreprises de l’ES et la réalisation du marché européen sans frontières."

Il voulait que l’ES ait sa place dans ce grand marché européen parce qu’il considérait que ce marché avait besoin d’une vraie dimension sociale, d’un ancrage aux valeurs humanistes qui font l’Europe.

Il est regrettable que certaines initiatives de la Commission pour promouvoir l’ES à l’échelle européenne n’aient pas toujours bénéficié d’un soutien plus décidé de la part des Etats membres.

Je voudrais dans ce contexte mentionner le travail remarquable du commissaire Michel Barnier qui en 2011 a lancé l’initiative  pour l’entreprenariat social fondée à la fois  sur la tradition riche et diverse de l’économie sociale ainsi que sur l’idée plus récente de l’entreprise sociale.

Pourquoi est-ce si important de construire sur cette initiative en la développant et en l’enrichissant ?

L’Europe est en crise. Même s’il y a  désormais  quelques signes  positifs en termes de reprise-et c’est le cas en Espagne-le chômage au niveau européen, comme dans certains pays reste  exceptionnellement élevé. Nous devrions avoir une préoccupation majeure: comment résoudre le problème du chômage des jeunes, un gâchis humain inacceptable. Que de talents perdus, que de désespoir  et de désillusions face à une réalité économique qui ne fait que peu de cas de ces jeunes souvent bien formés et à qui on donne le sentiment que la société, que l’économie n’ont pas besoin d’eux. Pouvons-nous  accepter de transformer une génération de jeunes femmes et de jeunes hommes éduqués et motivés  en une génération perdue? Nos recettes politiques et économiques ne sont pas à la hauteur du défi. Les moyens mis en œuvre sont infimes en comparaison avec ceux qui ont été mobilisés pour sauver des banques-et je ne dis pas qu’il n’aurait pas fallu les sauver. Comment est-ce possible que le fétichisme  des 3%- en matière de déficit public –l’emporte si facilement  sur la préoccupation majeure que nous devrions avoir face aux 30%, 40% voire 50%  des jeunes sans emploi, sans perspective, sans avenir.

Je partage entièrement l’analyse du Prix Nobel Joseph Stiglitz qui ne cesse de répéter que les politiques  d’austérité ne marchent pas: qu’elles ne peuvent être génératrices ni de croissance ni d’emploi mais qu’elles produisent du chômage, de l’exclusion et de la pauvreté. En fait, en Europe, elles sont devenues  un facteur de divergence et de division.

Il est donc important voire plus qu’urgent de rechercher d’autres voies de sortie  de cette crise qui plombe l’Europe.

L’investissement qui a plongé menace ainsi nos capacités de croissance future. Il représente aujourd’hui une clé du redressement économique.

J’aimerais que l’ES qui a montré sa résilience pendant ces années de crise, qui a largement maintenu  l’emploi et eu  créé souvent, puisse bénéficier  de ce soutien à l’investissement.

Qu’au moins 15% du programme envisagé soit orienté vers l’ES, vers ses activités, vers les investissements sociaux, vers l’innovation  sociale et surtout  vers l’investissement dans le capital humain me paraît être un minimum. La rentabilité de ses fonds serait absolument assurée. Il faudrait y associer aussi la finance solidaire dont le développement doit être promu. LA BEI n’ignore plus aujourd’hui l’importance  économique de l’ES. Ce processus doit être poursuivi plus activement.

Je voudrais dans ce contexte évoquer  également l’intérêt que nous devrions porter à "l'innovation sociale numérique". La véritable révolution numérique qui est en marche concerne également l’ES dont elle peut renforcer le potentiel.

Il s’agit de favoriser les innovations collaboratives  dans lesquelles les innovateurs, les utilisateurs et les communautés créent ensemble des connaissances, des outils et des réponses à une grande variété de besoins sociaux ou environnementaux.

C’est un terrain prometteur pour les jeunes, leur créativité, leur esprit d’innovation qui feront encore évoluer  l’ES en la rendant plus efficace.

La promotion d’un véritable entreprenariat social axé sur les nouvelles technologies me paraît fondamentale.

C’est ainsi  que de nouvelles modèles de développement  de l’économie sociale émergeront et renforceront sa modernité.

La crise actuelle  est sans aucun doute économique, elle est financière, elle est de plus en plus sociale. Mais  c’est aussi une crise du sens qui œuvre  un espace à toute sorte de radicalismes ou de populismes.

Nos sociétés sont tiraillés par une véritable explosion des inégalités, la pauvreté augmenté  dans la plupart de nos pays entraînant des phénomènes d’exclusion: exclu d’une bonne formation, exclu de l’emploi, parfois même exclu des services de santé.

L’OCDE après le FMI s’en inquiètent et voient dans ces inégalités de plus en plus criantes un frein pour la croissance et un facteur détruisant la cohésion sociale et finalement le potentiel de croissance.

Le développement de l’ES est sans aucun doute un excellent antidote contre cette nouvelle  maladie sociale.

Elle préconise la durabilité plutôt  que la précarité. Elle favorise  la solidarité au-dépens d’un individualisme exacerbé – elle mise sur le long terme plutôt que sur un court-termisme "contraire" à un développement durable. Le défi majeur n’est pas seulement de créer des emplois, c’est de créer des emplois  de qualité qui permettent de vivre décemment. C’est le cas de l’ES, qui grâce à ces vertus a pu jouer un véritable rôle anti-cyclique. Elle offre aujourd’hui une véritable solution crédible pour sortir de la crise.

Si la mondialisation est un fait incontournable  qui nous oblige à être compétitifs, cette logique  ne peut de la même manière s’étendre à tous les espaces  et à toutes les activités. Les contraintes  environnementales dont le changement climatique est la plus pressante ne peuvent plus être éludées. L’économie comme le social ont des réalités territoriales. La croissance  ne peut plus  se définir comme une augmentation purement  quantitative du PIB dont nous savons qu’il amalgame une chose  et son contraire. L’idée d’un PIB du bien-être telle que formulée par l’OCDE et les économistes Stiglitz, Sen et Fitoussi doit être activée.

Elle peut se concrétiser à travers une ES qui étend son champ d’activités.

L’ES peut ainsi contribuer à résoudre ces équations de plus en plus difficiles:

Entre la compétitivité et l’emploi, entre la croissance et la préservation déséquilibres naturels, entre le progrès technique  et les innovations sociales.

Elle est ancrée dans les territoires en s’attaquant à leurs difficultés. Elle produit de la convergence  et assure de la cohésion sociale et territoriale.

D’ailleurs l’ES ne s’oppose pas à l’économie privée concurrentielle  qui elle aussi doit redéfinir son modèle  et intégrer  la responsabilité sociale tout comme la responsabilité  environnementale. Elle est complémentaire et contribue à façonner un nouvel équilibre dont nos sociétés  ont besoin. De même l’ES ne se substitue pas à L’Etat Providence confrontée à de réelles difficultés. Elle le complète et peut prendre en charge les nouvelles demandes sociales.

En cela  elle est le laboratoire d’un nouveau modèle de développement économique et sociale  qui en effet arrive à concilier "des intérêts des producteurs  et des usagers ou consommateurs, d’une part, et de l’intérêt général, d’autre part".

Certains nous diront qu’à l’heure de la mondialisation, l’Europe ne devrait pas s’égarer dans un tel projet quand ses concurrents misent principalement sur la compétition économique.

Rien n’est plus faux. Aujourd’hui l’ES n’est plus seulement un projet européen. Elle est solidement établie en Amérique latine. Elle est présente en Afrique. Les pays du Maghreb voient en elle un véritable vecteur d’inclusion  et de création d’emplois, une solution majeure pour  résoudre l’épineux problème du chômage des jeunes particulièrement  élevé. Il représente un danger pour la stabilité de leurs sociétés mais aussi pour les nôtres. Je reviens d’une visite dans ces pays, convaincu que l’Europe doit agir, renforcer sa coopération et développer un véritable partenariat euro- méditerranéen, axé , dans une première phase, sur des relations privilégiées avec le Maghreb. Je compte d’ailleurs faire de la question de l’emploi  des jeunes  des deux côtés  de la Méditerranée un autre grand sujet de notre Présidence. Finalement, aux Etats-Unis, le concept de "l’entreprise sociale" se développe et attire des investisseurs qui adhèrent à la finance  responsable.

Madame la Vice-Présidente

Monsieur le Président

Mesdames Messieurs

Je vous ai présenté quelques réflexions  sur les potentialités de l’ES face aux grands défis économiques, sociaux et politiques. Elle représente  une chance réelle pour relancer nos économies, pour reconstituer nos tissus productifs, pour concilier l’économique et le social, bref pour créer une nouvelle confiance et générer de l’espérance.

Cette entreprise est portée par des millions d’acteurs attachés à des valeurs mais aussi à un modèle économique viable.

Nous devons aujourd’hui  créer en Europe un terrain favorable au développement de l’ES comme Jacques Delors  l’avait proposé en 1989. C’est ainsi que nous proposons de donner une nouvelle impulsion au projet européen qui manque de vision et est toujours en panne d’actions suscitant l’adhésion des citoyens.

Les moyens d’une Présidence sont certes limités et ce n’est pas possible de faire avancer seul une Europe qui s’est enlisée, Mais avec d’autres –États-membres, les institutions comme le P.E., les sociétés civiles – c’est tout à fait possible. Pour la Présidence luxembourgeoise  la promotion  de l’ES est une grande  priorité que nous voulons voir adoptée au niveau de l’Europe. Nous porterons votre message avec force "que Voici venu le temps de l’économie solidaire"

Nous voulons susciter la création en Europe d’un environnement  financier, légal, fiscal, technique – qui booste "l’entreprise sociale"  et en fera un facteur de progrès économique et de justice sociale.

Nous voulons qu’en décembre à Luxembourg se réunissent de nombreux acteurs de l’ES pour concrétiser ce projet et pour lancer une dynamique nouvelle.

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