Madame la Vice-Présidente, Monsieur le Président,
Excellences
Mesdames, Messieurs
C’est pour moi un très grand honneur d’être aujourd’hui l’invité de la Confédération espagnole d’entreprise de l’économie sociale.
Je suis très touché de pouvoir participer à cette cérémonie de clôture de votre Assemblée générale. C’est en effet impressionnant d’avoir l’occasion de m’adresser à travers la Confédération à plus de 44000 entreprises employant plus de 2.350.000 personnes dont les activités représentant un chiffre d’affaires de plus de 150 moi d’Euros, soit 10% du PIB de l’Espagne.
Ces chiffres nous révèlent une réalité:
L’économie sociale n’est pas seulement très présente en Espagne, elle y est puissante, elle est dynamique, elle est un pilier économique dans ce pays. Son histoire est ancienne, remontant aux premières coopératives au milieu du 19e siècle.
Elle a fait preuve jusqu’à nos jours d’une exemplaire capacité d’adaptation et c’est tout particulièrement le cas en cette période de grandes difficultés économiques. Ceci a été facilité par un cadre légal souple ainsi que par une pleine reconnaissance de la part des autorités publiques.
Monsieur le Président,
Vous avez choisi pour cette cérémonie un titre qui reflète particulièrement votre engagement ainsi que les réalisations de l’économie sociale en Espagne.
"Voici venu le temps de l’Économie sociale", c’est une profession de foi que tous ceux qui croient fermement au rôle futur de l’ES partagent.
C’est aussi un engagement pour l’avenir et donc un message d’espoir auquel nous adhérons pleinement –parce que notre époque a besoin d’une nouvelle espérance, parce que notre jeunesse demande de nouvelles perspectives, parce que l’Europe et ses citoyens attendent un vrai projet porteur, proche d’eux, à la fois très concret et transportant en même temps une petite part d’utopie qui a été à la base même du projet européen. Les valeurs de l’ES sont intimement liées à celle de l’Europe, à son modèle économique et social.
Dans sa Charte des principes de l’économie sociale adoptée en 2002 la Conférence européenne permanente des coopératives, mutualités, associations et fondations avaient entre autres mis en exergue "la primauté de la personne et de l’objet social sur la capital" de même que la "solidarité et la responsabilité"
Ces valeurs étaient à l’origine aussi celle de l’Europe et de ses pères fondateurs: l’économie au service de la paix, l’économie au service de l’humain: une politique axée sur la solidarité et la responsabilité.
J’ai demandé il y a quelques jours à Paris, lors d’une autre grande conférence consacrée à la promotion de l’ES que celle-ci devienne une des grandes priorités de la politique européenne, une sorte de nouvelle frontière qui s’appellerait emploi, prospérité, solidarité, justice.
Cet appel n’est ni nouveau ni tellement original. N-a-t-il pas déjà été lancé par le Parlement européen à plusieurs reprises il y a une bonne dizaine d’années quand il a interpellé la Commission "de placer l’économie sociale parmi ses priorités."
Nous l'avons fait à Rome, il y a quelques mois, nous le réitérons aujourd’hui à Madrid avec l’appui de ces 2.350.000 salariés de l’ES en Espagne auxquels se rallient sans aucun doute les quelques 12,5 millions d’européens, qui, partout en Europe, représentent avec leurs coopératives, mutuelles, associations, entreprises sociales et une force économique et sociale considérable.
Vous avez raison de dire "Voici venu le temps de l’économie sociale". Il est temps de relancer ce qui a été entrepris dans le passé. C’était précisément Jacques Delors qui avait donné à l’ES sa place dans le processus d’intégration en publiant en 1989 une communication sur "les entreprises de l’ES et la réalisation du marché européen sans frontières."
Il voulait que l’ES ait sa place dans ce grand marché européen parce qu’il considérait que ce marché avait besoin d’une vraie dimension sociale, d’un ancrage aux valeurs humanistes qui font l’Europe.
Il est regrettable que certaines initiatives de la Commission pour promouvoir l’ES à l’échelle européenne n’aient pas toujours bénéficié d’un soutien plus décidé de la part des Etats membres.
Je voudrais dans ce contexte mentionner le travail remarquable du commissaire Michel Barnier qui en 2011 a lancé l’initiative pour l’entreprenariat social fondée à la fois sur la tradition riche et diverse de l’économie sociale ainsi que sur l’idée plus récente de l’entreprise sociale.
Pourquoi est-ce si important de construire sur cette initiative en la développant et en l’enrichissant ?
L’Europe est en crise. Même s’il y a désormais quelques signes positifs en termes de reprise-et c’est le cas en Espagne-le chômage au niveau européen, comme dans certains pays reste exceptionnellement élevé. Nous devrions avoir une préoccupation majeure: comment résoudre le problème du chômage des jeunes, un gâchis humain inacceptable. Que de talents perdus, que de désespoir et de désillusions face à une réalité économique qui ne fait que peu de cas de ces jeunes souvent bien formés et à qui on donne le sentiment que la société, que l’économie n’ont pas besoin d’eux. Pouvons-nous accepter de transformer une génération de jeunes femmes et de jeunes hommes éduqués et motivés en une génération perdue? Nos recettes politiques et économiques ne sont pas à la hauteur du défi. Les moyens mis en œuvre sont infimes en comparaison avec ceux qui ont été mobilisés pour sauver des banques-et je ne dis pas qu’il n’aurait pas fallu les sauver. Comment est-ce possible que le fétichisme des 3%- en matière de déficit public –l’emporte si facilement sur la préoccupation majeure que nous devrions avoir face aux 30%, 40% voire 50% des jeunes sans emploi, sans perspective, sans avenir.
Je partage entièrement l’analyse du Prix Nobel Joseph Stiglitz qui ne cesse de répéter que les politiques d’austérité ne marchent pas: qu’elles ne peuvent être génératrices ni de croissance ni d’emploi mais qu’elles produisent du chômage, de l’exclusion et de la pauvreté. En fait, en Europe, elles sont devenues un facteur de divergence et de division.
Il est donc important voire plus qu’urgent de rechercher d’autres voies de sortie de cette crise qui plombe l’Europe.
L’investissement qui a plongé menace ainsi nos capacités de croissance future. Il représente aujourd’hui une clé du redressement économique.
J’aimerais que l’ES qui a montré sa résilience pendant ces années de crise, qui a largement maintenu l’emploi et eu créé souvent, puisse bénéficier de ce soutien à l’investissement.
Qu’au moins 15% du programme envisagé soit orienté vers l’ES, vers ses activités, vers les investissements sociaux, vers l’innovation sociale et surtout vers l’investissement dans le capital humain me paraît être un minimum. La rentabilité de ses fonds serait absolument assurée. Il faudrait y associer aussi la finance solidaire dont le développement doit être promu. LA BEI n’ignore plus aujourd’hui l’importance économique de l’ES. Ce processus doit être poursuivi plus activement.
Je voudrais dans ce contexte évoquer également l’intérêt que nous devrions porter à "l'innovation sociale numérique". La véritable révolution numérique qui est en marche concerne également l’ES dont elle peut renforcer le potentiel.
Il s’agit de favoriser les innovations collaboratives dans lesquelles les innovateurs, les utilisateurs et les communautés créent ensemble des connaissances, des outils et des réponses à une grande variété de besoins sociaux ou environnementaux.
C’est un terrain prometteur pour les jeunes, leur créativité, leur esprit d’innovation qui feront encore évoluer l’ES en la rendant plus efficace.
La promotion d’un véritable entreprenariat social axé sur les nouvelles technologies me paraît fondamentale.
C’est ainsi que de nouvelles modèles de développement de l’économie sociale émergeront et renforceront sa modernité.
La crise actuelle est sans aucun doute économique, elle est financière, elle est de plus en plus sociale. Mais c’est aussi une crise du sens qui œuvre un espace à toute sorte de radicalismes ou de populismes.
Nos sociétés sont tiraillés par une véritable explosion des inégalités, la pauvreté augmenté dans la plupart de nos pays entraînant des phénomènes d’exclusion: exclu d’une bonne formation, exclu de l’emploi, parfois même exclu des services de santé.
L’OCDE après le FMI s’en inquiètent et voient dans ces inégalités de plus en plus criantes un frein pour la croissance et un facteur détruisant la cohésion sociale et finalement le potentiel de croissance.
Le développement de l’ES est sans aucun doute un excellent antidote contre cette nouvelle maladie sociale.
Elle préconise la durabilité plutôt que la précarité. Elle favorise la solidarité au-dépens d’un individualisme exacerbé – elle mise sur le long terme plutôt que sur un court-termisme "contraire" à un développement durable. Le défi majeur n’est pas seulement de créer des emplois, c’est de créer des emplois de qualité qui permettent de vivre décemment. C’est le cas de l’ES, qui grâce à ces vertus a pu jouer un véritable rôle anti-cyclique. Elle offre aujourd’hui une véritable solution crédible pour sortir de la crise.
Si la mondialisation est un fait incontournable qui nous oblige à être compétitifs, cette logique ne peut de la même manière s’étendre à tous les espaces et à toutes les activités. Les contraintes environnementales dont le changement climatique est la plus pressante ne peuvent plus être éludées. L’économie comme le social ont des réalités territoriales. La croissance ne peut plus se définir comme une augmentation purement quantitative du PIB dont nous savons qu’il amalgame une chose et son contraire. L’idée d’un PIB du bien-être telle que formulée par l’OCDE et les économistes Stiglitz, Sen et Fitoussi doit être activée.
Elle peut se concrétiser à travers une ES qui étend son champ d’activités.
L’ES peut ainsi contribuer à résoudre ces équations de plus en plus difficiles:
Entre la compétitivité et l’emploi, entre la croissance et la préservation déséquilibres naturels, entre le progrès technique et les innovations sociales.
Elle est ancrée dans les territoires en s’attaquant à leurs difficultés. Elle produit de la convergence et assure de la cohésion sociale et territoriale.
D’ailleurs l’ES ne s’oppose pas à l’économie privée concurrentielle qui elle aussi doit redéfinir son modèle et intégrer la responsabilité sociale tout comme la responsabilité environnementale. Elle est complémentaire et contribue à façonner un nouvel équilibre dont nos sociétés ont besoin. De même l’ES ne se substitue pas à L’Etat Providence confrontée à de réelles difficultés. Elle le complète et peut prendre en charge les nouvelles demandes sociales.
En cela elle est le laboratoire d’un nouveau modèle de développement économique et sociale qui en effet arrive à concilier "des intérêts des producteurs et des usagers ou consommateurs, d’une part, et de l’intérêt général, d’autre part".
Certains nous diront qu’à l’heure de la mondialisation, l’Europe ne devrait pas s’égarer dans un tel projet quand ses concurrents misent principalement sur la compétition économique.
Rien n’est plus faux. Aujourd’hui l’ES n’est plus seulement un projet européen. Elle est solidement établie en Amérique latine. Elle est présente en Afrique. Les pays du Maghreb voient en elle un véritable vecteur d’inclusion et de création d’emplois, une solution majeure pour résoudre l’épineux problème du chômage des jeunes particulièrement élevé. Il représente un danger pour la stabilité de leurs sociétés mais aussi pour les nôtres. Je reviens d’une visite dans ces pays, convaincu que l’Europe doit agir, renforcer sa coopération et développer un véritable partenariat euro- méditerranéen, axé , dans une première phase, sur des relations privilégiées avec le Maghreb. Je compte d’ailleurs faire de la question de l’emploi des jeunes des deux côtés de la Méditerranée un autre grand sujet de notre Présidence. Finalement, aux Etats-Unis, le concept de "l’entreprise sociale" se développe et attire des investisseurs qui adhèrent à la finance responsable.
Madame la Vice-Présidente
Monsieur le Président
Mesdames Messieurs
Je vous ai présenté quelques réflexions sur les potentialités de l’ES face aux grands défis économiques, sociaux et politiques. Elle représente une chance réelle pour relancer nos économies, pour reconstituer nos tissus productifs, pour concilier l’économique et le social, bref pour créer une nouvelle confiance et générer de l’espérance.
Cette entreprise est portée par des millions d’acteurs attachés à des valeurs mais aussi à un modèle économique viable.
Nous devons aujourd’hui créer en Europe un terrain favorable au développement de l’ES comme Jacques Delors l’avait proposé en 1989. C’est ainsi que nous proposons de donner une nouvelle impulsion au projet européen qui manque de vision et est toujours en panne d’actions suscitant l’adhésion des citoyens.
Les moyens d’une Présidence sont certes limités et ce n’est pas possible de faire avancer seul une Europe qui s’est enlisée, Mais avec d’autres –États-membres, les institutions comme le P.E., les sociétés civiles – c’est tout à fait possible. Pour la Présidence luxembourgeoise la promotion de l’ES est une grande priorité que nous voulons voir adoptée au niveau de l’Europe. Nous porterons votre message avec force "que Voici venu le temps de l’économie solidaire"
Nous voulons susciter la création en Europe d’un environnement financier, légal, fiscal, technique – qui booste "l’entreprise sociale" et en fera un facteur de progrès économique et de justice sociale.
Nous voulons qu’en décembre à Luxembourg se réunissent de nombreux acteurs de l’ES pour concrétiser ce projet et pour lancer une dynamique nouvelle.